Des dizaines d’influenceurs continuent de conseiller des placements financiers dangereux à leur communauté, malgré l’illégalité de cette pratique. Entre promesses alléchantes, manipulations et législation inefficace, plongée dans les coulisses d’un écosystème qui a la peau dure.

« J’ai investi quatre fois et en tout j’ai dépassé les 1500 euros », se rappelle Samir Seferovic. Il y a deux ans, cet agent de sécurité « dans le besoin » a suivi les conseils financiers de ZK et Mohamed BDJ, qu’il a découverts sur TikTok. Dans leurs vidéos, ces influenceurs font la promotion d’une pratique qui permettrait à n’importe qui de gagner de l’argent rapidement et sans le moindre effort : le copy-trading. Le principe de cette stratégie d’investissement est simple : copier les transactions exécutées par d’autres investisseurs sur les marchés financiers.
Mais par investisseurs, il faut ici comprendre influenceurs traders, qui ne sont pas habilités par l’Autorité des Marchés Financiers (AMF) pour promouvoir cette pratique très réglementée. Car le copy-trading est en réalité une stratégie d’investissement à haut risques. « Par frustration, je remettais de l’argent. Mais au bout de six mois, je ne pouvais plus rien mettre, se désole Samir Seferovic, qui a perdu tout son capital. Je me suis fait manipuler. »
Ces trois dernières années, plusieurs influenceurs traders, comme Laurent « Billionaire » Correia ou Marc Blata, ont fait l’objet de plaintes collectives pour avoir fait perdre des dizaines de milliers d’euros à leur communauté à cause du copy-trading. Malgré l’écho médiatique suscité par ces scandales, de nombreux « influvoleurs » dénués de toute formation dans ce secteur continuent de promouvoir cette stratégie d’investissement sur SnapChat, Instagram, TikTok et YouTube. Avec TomSurSnap, Amirionnaire ou encore Ryan PSN, ZK et Mohamed BDJ sont les nouveaux visages de ce marché qui attire des centaines de milliers d’internautes. Même si en France, il y en aurait « une bonne cinquantaine, ils se connaissent tous », selon le gérant du compte lanceur d’alerte « signal express » sur Instagram, qui a requis l’anonymat.
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Sur leurs réseaux sociaux, ces influenceurs exposent un train de vie démesuré. À l’image de cette vidéo de ZK, au titre aguicheur : « POV : Ma vie de MILLIONNAIRE À 25 ANS (je gagne 370K€ en 5 jours) » (16 juin 2024). Pendant 22 minutes, l’influenceur se met en scène dans un hôtel à la vue paradisiaque, aux premiers rangs de la finale de la Ligue des champions à Londres, dans un jet privé puis au port de Dubrovnik en Croatie. Montant de l’escapade : 60.000 euros.
Les canaux Telegram : entre manipulations et opacité
Cette vie de luxe, les influenceurs trading savent la faire fructifier. Dans leurs vidéos, ils promettent à leur communauté de jouir rapidement du même train de vie, simplement grâce au copy-trading. « Si toi aussi tu veux investir avec moi, tu peux : clique sur le lien dans la bio de mon profil », incite TomSurSnap sur TikTok en novembre 2024. Ce lien renvoie vers un canal Telegram sur lequel l’influenceur promet conseils gratuits et gains immédiats.
Sur le canal Telegram « ZK LE GOAT », ils sont près de 450.000 à avoir mordu à l’hameçon. Des dizaines de messages y sont envoyés chaque jour par l’influenceur, qui est le seul à pouvoir converser. On y retrouve des captures d’écran de ses gains du jour, qui peuvent s’élever à plusieurs centaines, voire milliers d’euros. Mais surtout, des transferts de messages privés d’abonnés qui le remercient pour ses conseils gagnants. Une technique de manipulation partagée par tous ces influenceurs. « En un jour, faire rentrer un demi-smic, c’est incroyable. Merci à Mohamed pour les trades fantastiques qu’il nous trouve ! », se réjouit un membre du canal « OnlyBDJ », qui compte plus de 30.000 membres, le 5 mars 2025.
Un gage de crédibilité, qui permet de donner l’illusion aux nouveaux arrivants que le risque de pertes est nul. Car si la prévention existe, elle reste très légère et est surtout noyée au milieu des autres messages qui abondent sur le canal. Elle permet simplement aux influenceurs de se « dédouaner » depuis l’affaire Marc Blata, selon Audrey Chippaux, alias « vosstarsenréalité » sur Instagram et autrice de l’ouvrage Derrière le filtre : enquête sur le système de l’influence (2025).
Pourtant, selon l’AMF, 90% des traders sont perdants. « Eux-mêmes ne gagnent pas tout le temps, alors que sur les réseaux, ils affichent le contraire », assure Samir Seferovic. Trompant au passage la vigilance de leurs communautés face aux risques. « Le stop-loss (montant au-delà duquel un investisseur coupe sa position pour limiter les pertes ou verrouiller un gain, NDLR) qu’ils imposent est trop élevé. On perd plus qu’on ne gagne », ajoute-t-il.

Pour Karine de Leusse, psychothérapeute et experte sur les problématiques des écrans, exposer de tels gains d’argent donne de l’espoir à « des gens fragilisés, qui veulent attraper n’importe quelle bouée pour s’en sortir ». Un avis partagé par Alexandre Eyriès, spécialiste en sciences de l’information et de la communication. « Ils parlent à des personnes jeunes, très connectées, qui ont en général un faible pouvoir d’achat. C’est pour ça que leurs abonnés les suivent aveuglément. C’est de l’abus de faiblesse. » Un abus de faiblesse absolument essentiel à leur modèle économique. Car pour recevoir leurs instructions, rejoindre leurs canaux Telegram ne suffit pas. Les influenceurs demandent en contrepartie de verser sur leur plateforme de crypto partenaire un acompte de plusieurs centaines d’euros, « même s’ils t’incitent à mettre 1.000 », ajoute Samir Seferovic.
Une lente réaction des autorités et des plateformes
Mais ce qu’ils ne disent pas, c’est que ce capital initial leur permet ensuite de toucher une commission de la part de cette même plateforme. « Ce manque de transparence est illégal, car vu que c’est rémunéré, il s’agit d’un partenariat commercial », dénonce Slim, cofondateur du collectif d’Aide aux Victimes d’Influenceurs (AVI). Contactés, aucun de ces influenceurs n’a souhaité donner suite.
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Mais alors, comment échappent-ils à la loi ? Les poursuites ne sont pas assez poussées et s’arrêtent souvent à des amendes transactionnelles qui n’incluent pas les victimes, ce qui les décourage, dénonce le collectif AVI. « Je ne me suis pas plaint à l’époque parce que ça ne servirait à rien », avoue Samir Seferovic. D’autant que les influenceurs habitent souvent à des milliers de kilomètres de l’Hexagone, Dubaï étant leur lieu de villégiature favori, ce qui complique les procédures judiciaires. « Il faudrait qu’on les extrade et c’est un processus complexe », précise Raphaël Molina, avocat au barreau de Paris ayant travaillé sur le dossier Marc Blata.
« Il faut que les autorités publiques fassent plus d’effort, que les enquêtes soient plus systématiques », préconise Stéphane Vojetta, député Ensemble pour la République et corapporteur de la loi sur les influenceurs en 2023, qui a renforcé les interdictions de l’influence commerciale. Mais pour Slim du Collectif AVI, les moyens alloués à la Répression des fraudes (DGCCRF) ne sont pas suffisants : « Ils ont très peu d’effectifs, seulement trois enquêteurs s’occupent des réseaux sociaux. »
Les réseaux sociaux, justement, ont aussi le pouvoir de suspendre les comptes de ces influenceurs, comme ce fut le cas pour Marc Blata sur Instagram. Dans son bilan d’activité 2024, la DGCCRF écrit avoir « engagé un travail de coopération avec les plateformes pour qu’elles suspendent plus rapidement des comptes quand c’est nécessaire ». Un appel du pied que YouTube et Meta (la maison mère de Facebook et Instagram) semblent avoir entendu. Début mars 2025, ils ont annoncé vouloir supprimer les « contenus nuisibles » comme ceux qui présentent « des stratégies pour devenir riche rapidement ».